Par Jeff Locatelli — Fondateur de Design Audio · Expert haute fidélité
Définition : l’erreur qui ne se voit pas sur une fiche
Un convertisseur doit lire (ou restituer) chaque échantillon à un instant parfaitement régulier. Le jitter est l’écart entre l’instant idéal et l’instant réel : une instabilité temporelle de l’horloge. Les données restent identiques — ce sont les moments qui dérivent. C’est pourquoi le jitter n’apparaît jamais dans un « 24 bits / 192 kHz » : il n’est pas dans le format, il est dans l’implémentation.
Ce que le jitter fait au signal
Une erreur de timing équivaut mathématiquement à une modulation du signal. Le résultat n’est pas un « retard » audible, mais l’apparition de raies parasites (sidebands) de part et d’autre de chaque fréquence musicale, et une modulation du plancher de bruit. Deux conséquences importantes :
- Bandes latérales — des raies parasites encadrent chaque note — d’autant plus gênantes qu’elles ne sont pas harmoniques
- Proportionnel à la fréquence — l’erreur est d’autant plus grande que le signal est aigu : le jitter s’entend surtout dans le haut du spectre
- Proportionnel au niveau — l’amplitude des parasites suit celle du signal
- Perception typique — dureté, image floue, aigu « métallique » — plutôt qu’un défaut identifiable
Les types de jitter (tous ne se valent pas)
- Aléatoire (random) — bruit de phase de l’oscillateur — étale le bruit, le moins gênant
- Périodique / déterministe — causé par une alimentation, une horloge parasite… — crée des raies discrètes, bien plus audible
- Corrélé aux données — le pire : le timing dépend du contenu transmis (typique du S/PDIF) — les parasites suivent la musique
C’est un point capital, souvent absent des débats : le jitter corrélé est infiniment plus gênant que le jitter aléatoire, à valeur égale. Un chiffre seul (« 50 ps ») ne dit donc rien sans savoir de quel type il s’agit.
Les ordres de grandeur (et le sens des mots)
- Nanoseconde (ns) — 10⁻⁹ s — les seuils d’audibilité mesurés en laboratoire pour du jitter aléatoire se situent dans cette zone (ordre de la dizaine de ns sur de la musique)
- Picoseconde (ps) — 10⁻¹² s — le domaine des appareils modernes corrects
- Femtoseconde (fs) — 10⁻¹⁵ s — les oscillateurs de très haute qualité annoncent quelques dizaines à centaines de fs de bruit de phase intégré
- À retenir — un appareil moderne bien conçu est très loin sous les seuils d’audibilité du jitter aléatoire
- Le vrai sujet — le jitter corrélé et les mécanismes qui le créent (liaison, alimentation, masse) — pas la course au chiffre
Notre lecture honnête : la surenchère « femtoseconde » est devenue un argument marketing. Elle a du sens en tant qu’indice de soin, pas comme garantie sonore. Un excellent oscillateur mal alimenté ou mal isolé ne sert à rien.
Qui tient l’horloge ? (la question décisive)
Tout se joue là. Selon la liaison, le maître d’horloge change — et le jitter avec.
S/PDIF & AES/EBU : la source est maître
L’horloge est encodée dans le flux : le DAC doit l’extraire (PLL) du signal reçu. Toute dégradation du signal en chemin (mauvaise adaptation d’impédance, réflexions) se traduit donc en jitter corrélé. C’est pourquoi l’impédance 75 Ω / 110 Ω est un vrai sujet technique, pas une lubie.
Voir : câbles numériques, le Digital Link →
USB asynchrone : le DAC est maître
Renversement complet : en mode asynchrone, le convertisseur impose son horloge et demande les données à l’ordinateur, qui n’a plus son mot à dire sur le timing. Le jitter de la source devient largement hors sujet. Restent le bruit électrique et les courants de masse véhiculés par le câble et le port — d’où l’intérêt de l’isolation galvanique.
I²S
Les lignes de données et d’horloge sont séparées : pas d’extraction à faire. Excellent sur le principe, mais aucune norme de connecteur n’existe — chaque marque câble son HDMI/RJ45 à sa façon.
Réseau (streaming)
Les paquets arrivent en désordre et sont mis en mémoire tampon : le timing du réseau n’a aucun rapport avec celui de la conversion. C’est le lecteur qui re-cadence localement. Là encore, le sujet n’est pas le débit mais le bruit.
Voir : le Network Link (Ethernet) →
Les parades, dans l’ordre d’efficacité
- 1. Choisir la bonne liaison — USB asynchrone ou réseau plutôt qu’un S/PDIF long et mal adapté
- 2. Reclocking / FIFO — le DAC met les données en mémoire tampon et les ressort sur son horloge locale — la parade la plus efficace
- 3. Soigner l’alimentation — le bruit d’alimentation module l’oscillateur : c’est une source majeure de jitter corrélé
- 4. Isolation galvanique — transformateurs d’impulsion, coupleurs optiques, fibre — rompt les boucles de masse
- 5. Oscillateur de qualité — TCXO, OCXO (à four thermostaté) : faible bruit de phase et grande stabilité
- 6. Horloge externe (10 MHz) — utile en studio pour synchroniser plusieurs machines ; en hi-fi domestique, elle peut aussi bien dégrader qu’améliorer — un signal externe traverse un PLL supplémentaire
Ce dernier point mérite d’être dit clairement : une horloge externe n’est pas automatiquement un progrès. Elle synchronise, ce qui est utile en studio ; sur un DAC dont l’oscillateur interne est déjà excellent et proche du circuit, elle ajoute une chaîne de traitement. À juger appareil par appareil, à l’écoute.
Notre position
Le jitter est un phénomène réel, mesurable et audible quand il est important ou corrélé — pas un mythe. Mais dans un appareil moderne bien conçu, il est déjà maîtrisé : la vraie question n’est pas « combien de femtosecondes ? », c’est « comment l’horloge est-elle alimentée, isolée et placée ? ». Nous jugeons les convertisseurs sur le résultat, pas sur la surenchère.
DAC (convertisseur numérique-analogique) : tout comprendre →
